Décédé d’un manque d’imagination

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Description

Auteur: Steve Sirois
Genre: Recueil de textes
Format: 118 pages – 13x20cm
Sortie: 10 février 2019
ISBN: 978-2-9816915-8-3


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Lecture du texte L'idylle

« La portière de la voiture se referme soudainement. Puis, les crissements de ses pas dans la neige la font s’approcher de moi. Et sans me retourner, j’éloigne un bras de ma taille. Elle glisse alors, entre mes doigts gantés, une main agitée par les tremblements d’un corps surpris par le froid.

Nous voilà donc maintenant tous les deux debout sur ce versant du Mont-Royal, embrassant la ville du regard.

Mais, nul besoin de la regarder pour savoir qu’elle n’éprouve pas mon sentiment d’exaltation devant ce tableau démesuré; qu’elle n’est pas du tout habitée par cette chaleur intérieure que procure la contemplation.
Elle ne fait que sautiller sur place en respirant d’une manière débridée et ses yeux trahissent une indifférence encore plus glaciale que ce vent des hauteurs.

De plus, je feins d’attendre une quelconque remarque de sa part. Alors qu’en réalité je m’évertue à reconstituer les parties d’une déclaration, pourtant méditée depuis des jours, avec l’impression d’avoir à assembler un puzzle de 1000 pièces en quelques secondes…

Évidemment, les secondes se précipitent. Je dois absolument m’inspirer du tapis urbain, déroulé à perte de vue devant nous, pour trouver mes mots. Heureusement que j’avais prévu les ravages de ma nervosité et fait le choix de cet endroit comme lieu de rendez-vous…

Mais ce qui m’importe plus que tout, c’est qu’elle se souvienne de cette journée et, quoi qu’il arrive, qu’elle s’en sente honorée…

Sur cette pensée, je brise le silence et déclare : « En fait, ce que procure ce genre de site élevé, idéal pour l’observation, c’est le contact direct avec un horizon. Et pour profiter pleinement de ce contact – avec une beauté qui habituellement nous échappe – il est primordial de la contempler en plein air… cette beauté. Sinon, impossible de se soustraire à l’encadrement superficiel du petit écran, dont nous sommes les prisonniers chaque fois que nous voulons apprécier pareil spectacle! »

Ces paroles dites, elle se tourne alors vers moi, reste silencieuse mais pose à présent sur mon être un regard empli d’intérêt, semblant vouloir dire : « Parle, je t’écoute. »

Surpris quelque peu par ce silence qu’elle m’offre; je perçois dans cette nouvelle règle du jeu… une source de courage. Je comprends aussitôt qu’il ne me faut pas prolonger davantage la pause. Je relance mon monologue :

– J’adore examiner de ce point de vue notre modeste mégalopole : on se rend compte qu’elle n’a pas été seulement construite pour être habitée, mais aussi pour être admirée. D’ailleurs, tous les architectes, qui ont créé les plans de toutes ces constructions plantées là devant nous, ont sûrement pensé à un moment ou l’autre de leur travail, la même chose!… Qu’ils aient travaillé à la conception d’une église, d’une école, d’une usine ou d’un gratte-ciel ; l’espoir que les gens développent avec leurs œuvres un lien d’affectivité plutôt que de propriété, les a sûrement motivés plus que leurs salaires…

Elle est maintenant tournée vers la cité sous la neige, songeuse; touchée par un résumé des confidences que m’avait faites mon père sur sa profession! Mais l’essentiel, c’est qu’elle ne grelotte plus et semble avoir oublié que nous sommes en plein hiver, à moins 20 degrés Celsius…

Constatant l’intensité de la réceptivité qu’elle m’alloue, je poursuis donc mon improvisation pour ne pas l’atténuer : « En regardant la métropole d’ici, on sent ressurgir les sentiments liés à chacun des secteurs qu’on a hantés…
» En examinant le centre-ville, par exemple, je revis à nouveau l’enivrement de parcourir ses trottoirs – les véritables artères de Montréal – où se déplace toujours une foule dense et fluide.
» J’y déambule parfois uniquement pour croiser des gens qui passent leur chemin plus rapide que l’éclair et pour me faire bousculer par d’autres comme par un coup de vent. Sentir la vie se précipiter autour de moi. Sentir cette poussée d’adrénaline généralisée qui se manifeste nulle part ailleurs, quoi!
» Il y a aussi cette affluence d’automobiles de luxe, encore plus révélatrices dans leur milieu naturel. Finalement, je ne manque jamais de m’immobiliser au pied d’un immense gratte-ciel, de renverser la tête, comme un gamin qui regarde son père, en me remémorant une fois de plus cette pensée typiquement babylonienne : The sky is the limit! »

Après ce long exposé, attache-t-elle toujours autant d’importance à ce que je lui dis? Il m’apparaît soudain indispensable de vérifier :

– Dans le même ordre de grandeur, jette un coup d’œil au Stade Olympique… Tu t’imagines Montréal sans cette gigantesque enceinte de béton de quelques milliards de dollars? Il y aurait un terrain vague de plusieurs kilomètres carrés, à côté d’un métro : ça aurait l’air fou, non?
Elle sourit. Et me fait ainsi savoir qu’elle porte effectivement attention à mes propos et sera donc encore tout ouïe pour la suite… Ah, les trucs d’orateur!

– Trêve de plaisanterie : j’ai habité pendant mon enfance près de ce symbole mondial de Montréal. Ce stade, c’est comme un vieux copain pour moi. Oui… j’ai grandi avec lui et il m’a notamment aidé à retrouver mon chemin, tout petit. De plus, il évoque en moi beaucoup de moments heureux en moi – l’endroit où j’ai embrassé une fille pour la première fois, entre autres… Bref, il signifie pour moi la nature grandiose et peu banale de cette île du globe, où je suis né…

Une bourrasque s’abat alors sur nous subitement, et m’indique de façon indéniable qu’il me faut conclure :

– Vois-tu, cette île, elle possède tant de mes souvenirs que si je la quittais, j’y laisserais une trop grande partie de moi-même! Est-ce que tu comprends ce que je…

– Oui, je comprends… que tu préfères ta ville natale à moi. Mais il faut que, toi, tu comprennes que lundi prochain je serai à des milliers de kilomètres d’ici, en train de poursuivre mes études, me coupe-t-elle dans un accès de colère prévisible et surprenant à la fois.

Elle m’a donc parfaitement compris!…

Et lorsqu’elle descendra à nouveau de ma voiture, si je ressens une profonde déchirure, il ne me restera plus qu’à… il ne me restera plus qu’à revenir sur ma décision. Et ce, en plaidant que ce changement inopiné représente un sacrifice : preuve ultime d’amour, de mon amour pour elle. Après tout, le sacrifice n’est-il pas à la base du plus grand engagement amoureux qui soit : le mariage?

Sinon… elle pourra dire qu’un homme a préféré une ville à ses charmes. Et elle réalisera, avec stupéfaction, quel événement exceptionnel aura été notre rupture…

Pour ma part, je saurai qu’elle se sentira un jour honorée par ce rendez-vous fatal, dernier round d’un combat inégal. Et qu’entre elle et moi ce n’était qu’une idylle comparée à mon amour pour cette île… »