Via Atlantique | Tome 1

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(frais de livraison inclus)

Description

AuteureAnnie Lavoie
Genre: Sentimental
Format: 344 pages – 13x20cm
Sortie: 28 novembre 2020
ISBN: 978-2-924989-06-7


« La réputation d’une cuisine, c’est le Chef qui la construit par son menu.
À
 toi de trouver un shack à patate et d’en faire un restaurant gourmet. »


Après vingt-deux ans d’exil, Alexis Richer revient au Québec pour débuter une nouvelle page de son histoire personnelle. Cuisinier surqualifié pour son nouveau travail, il y fera la rencontre d’une pâtissière très douée et dangereusement maigre.

 

Découvrez les premières pages

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– Passeport.
Alexis Richer étendit le bras et fit glisser son passeport noir sur le comptoir. Le douanier l’ouvrit, étudia attentivement le document, puis le visage du visiteur. Une longue inspection de sa morphologie avant de l’autoriser à franchir la frontière, ce qu’il fit en tamponnant son passeport. Alexis glissa le document précieux dans sa poche en soupirant d’ennui, détestant perdre son temps avec des formalités administratives. L’avion avait une heure de retard, il était pressé. Il n’avait peut-être pas l’accent du terroir, mais il n’avait jamais perdu sa citoyenneté. Oui, son passeport canadien était bel et bien authentique, Monsieur le douanier.
Il se dirigea ensuite vers la réception des bagages. En attendant ses valises tardant à arriver, il regarda autour de lui, observant cet univers pratiquement inconnu. La dernière fois qu’il était venu à l’aéroport de Montréal remontait à plus de vingt-deux ans, alors âgé d’à peine huit ans. Mis à part le souvenir amer d’avoir dû quitter une enfance qui lui plaisait pour aboutir dans un pays qui l’avait néanmoins dorloté, ce côté de l’Atlantique était une page blanche à réécrire.
Au bout de trente minutes interminables, ses deux valises en canevas noir apparurent enfin au bout du tapis. Il attrapa les ganses ornées des étiquettes de Genève, ville de départ, puis les déposa au sol. Contenant toute sa vie, ces valises étaient très lourdes et il réalisa rapidement qu’il ne pourrait les traîner sur une aussi longue distance. Un chariot serait nécessaire. Il grogna de son manque d’efficacité et retourna sur ses pas, à la recherche d’un comptoir de change afin d’obtenir de la monnaie canadienne. Lorsqu’il revint avec un chariot pour charger ses valises, il s’aperçut qu’il avait consacré vingt minutes à ce foutu chariot. Et Megan qui l’attendait à l’extérieur. Elle devait s’impatienter.
Il espérait pouvoir la reconnaître facilement. Selon ses dires, elle était exactement comme sur ses photos, mais cela restait à prouver. Par contre, ils avaient souvent discuté au téléphone et il était convaincu que, s’il ne la reconnaissait pas au physique, il la repérerait grâce à sa voix particulièrement perchée.
Tout était une page blanche et c’était ce qui enthousiasmait Alexis dans ce projet d’exil. Tout recommencer à zéro. S’offrir une nouvelle chance.
Après un bref passage à la salle de bain, il se dirigea enfin vers la sortie. Dès qu’il franchit les portes, une cacophonie éclata autour de lui. Il se laissa porter par la foule à travers le couloir des arrivées. De part et d’autre des barrières, des gens attendaient impatiemment d’accueillir ceux qu’ils étaient venus retrouver, récupérer ou, comme dans le cas d’Alexis, rencontrer. Ils criaient d’enthousiasme, hurlaient le prénom de celui qui ne les avait pas encore aperçus. Des rires, des pleurs de joie, des embrassades de tous côtés. Une ambiance bruyante, mais très agréable.
Il marcha tranquillement en scrutant les gens autour de lui. Megan Sylvestre était blonde, petite, ses cheveux formaient de jolies bouclettes qui retombaient sur ses épaules, ses yeux portaient la couleur noisette et elle avait un nez retroussé très mignon. Maintenant, l’était-il autant dans la réalité? Il partit à la recherche de ce nez retroussé dans la foule grossissant autour de lui. Un autre avion venait tout juste de se décharger de ses passagers.
Un endroit désert près des grandes fenêtres lui parut confortable et il s’y réfugia. Il n’était pas inquiet. S’il ne réussissait pas à la trouver, il se dégoterait un hôtel en ville ce soir et la contacterait demain. Rien ne pressait. Il n’avait encore rien planifié de sa nouvelle vie. Scrutant la foule une énième fois, il aperçut une main apparaissant et disparaissant dans les airs à un rythme régulier, une tignasse blonde s’agitant sous celle-ci. Megan, invisible au milieu de la foule du haut de son mètre cinquante-deux, sautillait sur place pour tenter d’attirer l’attention d’Alexis. Un premier sourire s’afficha sur son visage depuis qu’il avait posé le pied en Amérique.
Il avait rencontré Megan sur les réseaux sociaux trois mois auparavant. Se croisant régulièrement sur les statuts d’un contact commun, ils avaient sympathisé. Alexis avait posé quelques questions à cet ami commun, un gars avec qui il avait fait les quatre cents coups en CE1 et qu’il n’avait jamais revu depuis.
Les réseaux sociaux ont parfois un don exceptionnel pour transformer un contact très inutile en contact absolument indispensable.
Il s’agissait d’une québécoise de vingt-six ans que son contact connaissait très peu. Elle était venue une fois en Europe avec une amie à lui et il les avait hébergées pendant quelques jours avant qu’elles ne retournent au Québec à la fin de l’été précédent. « Elle est gentille », avait-il simplement écrit lorsqu’il lui avait demandé de la lui décrire. Simple, mais efficace. Megan et Alexis s’étaient alors découverts, au moment où celui-ci souhaitait effectuer un tournant dans sa vie.
Quelques temps après le triste événement, il avait ressenti le besoin de renaître. Il avait eu envie de tout changer et découvrir quelque chose de nouveau. Megan lui faisait redécouvrir le Québec par sa façon d’écrire, par ce qu’elle racontait de sa vie à elle, ici, à des milliers de kilomètres de Fribourg. Ce fut tout naturellement qu’il décida d’émigrer au Québec, tandis qu’il lui faisait part de son besoin de changement et qu’elle répliquait en annonçant qu’elle se cherchait un nouveau colocataire dans son quatre et demi bien situé, près d’un métro, coin tranquille, commodités proches et loyer modique. Ça tombait drôlement bien.
Les bouclettes s’acheminèrent dans sa direction. Megan émergea du groupe et il reconnut immédiatement la petite blonde enjouée sur ses photos de profil. Ce petit nez retroussé était adorable. Il lui offrit un grand sourire.
– Salut Megan.
– Alexis! s’exclama-t-elle avant de se lever sur la pointe des pieds pour déposer deux baisers amicaux sur les joues. T’es pareil comme sur tes photos, j’aurais pu faire un copier-coller!
Le troisième baiser qu’il voulut déposer à la suite sur la joue de Megan se retrouva dans le vide, alors qu’elle s’était déjà reculée pour lui faire un grand sourire. Il nota mentalement: Suisse, trois bisous. Québec, deux bisous. La coutume voulait qu’en Suisse, on offre trois baisers sur les joues, en débutant par celle de droite. Apparemment, au Québec, il y en avait un de trop.
Ce n’était pas le genre d’information qu’il avait pu retenir du haut de ses huit ans. À cette époque, il avait rarement eu l’occasion d’embrasser les joues des filles. Ni l’envie d’ailleurs. Maintenant, c’était très différent. Il observa brièvement le rose des joues pleines de vie de Megan.
– T’as juste ça comme bagages? questionna-t-elle en désignant du doigt ses deux immenses valises. C’est pas beaucoup.
Il la dévisagea, les yeux ronds.
– Il n’y a qu’une fille pour dire un truc pareil.
Elle haussa les épaules en riant.
– Allez, viens. Je suis stationnée pratiquement de l’autre côté des portes. T’as fait un bon voyage? C’était pas trop long? Je trouve ça interminable la traversée de l’océan. Est-ce que t’as mangé? On peut s’arrêter quelque part. T’aimes quoi comme genre de nourriture, déjà? Tu dois aimer de tout toi, non?
Il tenta de répondre au tourbillon de questions tout en se dépêchant de rattraper son pas hâtif avec le chariot. Devant l’impossibilité évidente de faire rentrer ses valises dans le minuscule coffre de la Yaris de Megan, ils les compactèrent sur la banquette arrière, puis Alexis glissa sur le siège passager. Elle s’engagea sur la voie de sortie. La température était chaude pour un début mai. Le printemps avait explosé depuis une semaine, avec des chaleurs avoisinant les trente degrés Celsius. Alexis ouvrit la fenêtre. Le vent fouetta ses cheveux éméchés dont quelques mèches grises argentaient ses tempes. Son père avait eu la chevelure poivre et sel avant même de rentrer dans la vingtaine. Son fils s’était attendu au même traitement, mais il avait heureusement été épargné. Ce n’était pas la vieillesse, mais le stress de la maladie qui avait apporté à Alexis cette dose visible de sagesse. Ou de tourments. Il avait hérité de la chevelure brune et de la carrure de son père. De sa mère, il avait les yeux gris remplis de curiosité.
Il regarda défiler le paysage devant lui. Après quelques zones résidentielles, les zones commerciales apparurent à travers la fenêtre et il sut d’instinct qu’ils roulaient sur le Métropolitain, l’autoroute traversant l’île de Montréal d’est en ouest.
– Tu habites quel quartier, tu m’as dit?
– La Petite-Patrie. J’habite à cinq minutes à pieds du métro Beaubien. Tu vas voir, c’est super bien situé. J’ai nettoyé la chambre, elle est prête pour toi. Ma coloc avait laissé un bordel monstre.
La colocataire de Megan avait fait sa valise au début du mois d’avril, après plusieurs échecs scolaires, puis finalement l’abandon de ses études universitaires. Elle était retournée vivre à Magog. La proposition d’Alexis de venir la remplacer avait été accueillie avec joie et excitation.
La voiture effectua une sortie brutale à la hauteur de Saint-Hubert. Elle avait la main lourde sur le volant. Alexis s’agrippa à la portière.
Pendant ce temps, ils parlaient naturellement de choses et d’autres, aucune timidité ne se faisant sentir entre eux. Megan avait définitivement une personnalité très enjouée, qui ne se taisait jamais. Elle parlait beaucoup, mais il se disait que les gens devenaient souvent de vrais moulins à paroles quand ils désiraient cacher leur nervosité.
– Je trouve vraiment que t’as un accent français très prononcé pour quelqu’un qui a grandi ici pendant huit ans.
– Premièrement, mon accent n’est pas français, il est suisse. Ensuite, j’ai peut-être passé huit ans ici, mais j’en ai passé vingt-deux là-bas. Quand j’étais enfant, on se moquait tellement de mon accent que j’ai vite adopté le leur pour qu’on me laisse tranquille.
– C’est quand même très sexy, fit-elle en lui lançant un clin d’œil.
Ils s’arrêtèrent dans un stationnement privé situé derrière un immeuble de six logements. L’édifice était plutôt vieillot, mais bien entretenu. L’escalier en colimaçon servant d’accès aux sorties arrière des logements fit sourire Alexis, qui se remémora celui qu’il avait maintes fois monté et descendu en courant pendant son enfance, dans cet appartement trop vide que ses parents possédaient avant de partir en Europe.
Il était le fils unique de Christian Richer, professeur de théologie distingué, qui avait consacré dix ans de sa vie à l’Université de Montréal. Il avait publié un livre sur la théologie occidentale moderne qui avait eu son petit succès. Ses temps libres – qu’il aurait dû consacrer à sa famille – étaient utilisés à entretenir diverses œuvres caritatives ou projets d’entraide communautaire et théologique en collaboration avec les églises et le centre communautaire de leur quartier.
Christian, sa femme Caroline et leur jeune fils Alexis vivaient dans un grand appartement dans le quartier Dorval de l’île. L’enfant avait grandi là-bas avec, en fond sonore, le bruit des avions passant constamment au-dessus de sa tête. Le père théologien prônait la simplicité volontaire et rejetait la surconsommation sociétale. Deux lits, trois commodes, une table de cuisine, un réfrigérateur, un poêlon, un canapé et un tout petit poste de télévision fonctionnant moyennement. Voilà le strict minimum nécessaire et suffisant à leur vie de famille. Et des colonnes de livres, partout, dans toutes les pièces, longeant les murs.
La maman travaillait à la maison. Elle était correctrice à son propre compte et travaillait sous contrat lorsque cela lui plaisait. Il s’agissait plutôt d’un divertissement que d’un réel travail. Elle avait des problèmes récurrents avec sa glande thyroïde depuis qu’elle était jeune et se retrouvait trop souvent malade pour avoir un travail stable.
Le jour d’anniversaire des huit ans de son fils, Christian Richer avait reçu une proposition d’emploi de l’Université de Fribourg, en Suisse, où il avait fait ses études et dont le champ d’études théologiques avait une excellente réputation. On lui avait offert la chaire de la Faculté de théologie. Voilà ce que, lui, avait offert comme cadeau d’anniversaire à son fils. L’annonce qu’il allait bientôt partir dans un autre pays, sur un autre continent, à des tonnes de kilomètres de ses amis, du reste de leur famille et de tout ce qu’il connaissait.
Malgré tout, l’adaptation en Suisse ne s’était pas faite difficilement. Ils avaient apprécié quitter la métropole québécoise pour une ville de trente-cinq mille habitants au milieu des montagnes. La maison qui leur avait été offerte était si coquette, Caroline avait tellement eu besoin de sentir une renaissance, elle eut un tel coup de foudre pour les boiseries, qu’à peine une semaine après leur arrivée, elle brisa l’idéologie de simplicité de son mari et entreprit de faire la décoration, de meubler les pièces, de rendre cette maison conviviale et chaleureuse. Alexis se retrouva avec une quantité phénoménale de jouets et de distractions diverses dans le grand jardin, surtout en comparant le tout avec la pauvreté mobilière d’avant. Christian fermait les yeux sur ces nouvelles ressources matérielles qu’il jugeait inutiles. Ce qu’il croisait de nouveau, tel un ordinateur, une deuxième télévision dans la cuisine ou encore une nouvelle console de jeux, il l’ignorait, consacrant le peu de temps qu’il passait dans sa maison le nez au milieu de ses livres.
Le père avait tenté d’inculquer au fils le principe de la culture par la lecture. Avec un peu trop d’instance, le harcelant pour qu’il lise au moins deux heures par jour. Il désirait que son fils devienne historien ou théologien comme lui, mais Alexis avait refusé obstinément de suivre les traces de son père. Cette insistance avait provoqué l’effet inverse: à trente ans, il n’avait pas ouvert un livre depuis plus d’une décennie.
À seize ans, il avait pris la décision de quitter ses études pour se faire embaucher comme apprenti chez le père de l’un de ses amis, un Chef qui tenait un restaurant français trois fourchettes dans le centre de la ville. Alexis n’avait suivi aucune formation diplômée, mais ce premier emploi comme apprenti lui avait permis d’acquérir une solide expérience et des références réputées. D’ailleurs, au cours de son apprentissage, le restaurant avait obtenu sa première étoile Michelin. Sur recommandation de son patron, il avait ensuite été engagé chez un Chef pâtissier qui lui fit découvrit sa passion véritable.
L’art de la pâtisserie le fascinait. Les gâteaux, les mousses, les flans, les macarons, le chocolat, les soufflés, les profiteroles, les feuilletés, les fruits apprêtés. Ce qui l’animait dans ce métier, c’était la minutie, la précision et les techniques qu’exigeait la pâtisserie. La patience des crèmes, l’exactitude des détails, des portions, des quantités, la délicatesse des saveurs, les possibilités de création, la beauté exigée, etc. Il ne s’en lassait pas. Il ne mangeait jamais de dessert, mais était toujours avide d’en créer, tentant chaque jour une nouvelle expérience gustative, ajoutant du romarin dans son soufflé au chocolat ou du citron au poivre dans son sorbet à la menthe. La plupart du temps, ses tests échouaient, mais quelques-uns avaient passé la barrière d’exigence du patron et trois de ses œuvres s’étaient retrouvées sur le menu de la boutique.
À ses vingt ans, il ne fit pas le service militaire obligatoire. Son père n’avait pas voulu obtenir la citoyenneté Suisse justement pour éviter à son fils ce qu’il jugeait comme un supplice moral. Former des enfants à faire la guerre. Les obliger à garder une arme chez soi. Quelle horreur.
Alexis avait été profondément reconnaissant à son père de cette protection, surtout après avoir entendu les témoignages de ses amis à ce propos. Il n’avait pas un caractère de combattant. Il voulait seulement remplir l’estomac des gens avec des plats somptueux, ce qui restait, somme toute, quelque chose d’essentiel à l’humain.
Ce qu’ils ignoraient tous les deux, c’est à quel point la Suisse n’accorde que très rarement sa citoyenneté. À moins d’épouser quelqu’un de cette nationalité, il est possible de passer cinquante ans dans ce pays sans jamais réussir à devenir citoyen. La sévérité du pays avait déjà sauvé Alexis de l’armée obligatoire.
Megan descendit de la voiture et ouvrit la portière arrière. Alexis l’imita et sortit ses valises.
– J’habite au premier étage. Je vais t’aider, annonça-t-elle en attrapant la poignée de l’une d’elles.
Elle prit son élan et s’amorça vers l’avant, mais fut brusquement tirée vers l’arrière devant le refus évident de la valise de se déplacer.
– T’as compacté ta maison dans ta valise?
– Tout à l’heure, je n’en avais pas assez et maintenant, j’en ai trop? fit-il en riant. Laisse.
Sur ces mots, il empoigna la valise et la souleva avec plus de difficulté qu’il voulut le laisser paraître.
L’appartement était petit. Ils pénétrèrent par la cuisine, qu’Alexis jugea avec soulagement de taille raisonnable. Il serait confortable pour cuisiner.
Le salon par contre, était minuscule et bas de plafond. Les deux canapés et la table basse occupaient pratiquement tout l’espace disponible. Un long couloir sombre et d’un blanc plat séparait le salon de la cuisine et les deux chambres se faisaient face au milieu du couloir. L’accès à la minuscule salle de bain passait par la cuisine. Une toilette, une douche en coin, un meuble de rangement encastré et un petit comptoir d’où sortait un lavabo surélevé.
– Prends des douches rapides, parce que l’eau chaude disparaît plutôt vite, expliqua-t-elle avant d’éteindre la lumière. Ta chambre, maintenant.
La pièce était petite, mais confortable. Un bureau en coin, deux tables de chevet et un matelas grandeur double posé sur une simple base en bois. Megan avait épinglé au-dessus du lit une carte géographique de Montréal pour l’aider à s’orienter. Des rideaux massifs entouraient la fenêtre, qui devenait minuscule par leur dimension exagérée. Au moins n’aurait-il pas de problème d’ensoleillement le matin.
– Tout est vestige de mon ancienne coloc.
– Tout est parfait, conclut Alexis en déposant ses valises au pied du lit. Je vais te donner l’argent pour le loyer aussitôt que je serai passé à la banque.
Elle balaya ce problème de la main.
– T’as faim?
– Je meurs de faim.
– Si t’as envie, on sort se promener dans le quartier et on s’arrête manger quelque part.
En consultant sa montre, il réalisa qu’il était deux heures du matin en Suisse. Il la régla à l’heure d’ici. La fatigue du voyage commençait à se faire sentir, mais l’excitation de l’aventure dominait son énergie. Il avait envie de se promener dans sa nouvelle ville toute la nuit.
– Excellente idée. Tu as ton chapeau de guide touristique?
– Oui, m’sieur! fit-elle en enfilant le chapeau imaginaire.
Elle se pencha sur la carte de la ville et posa son doigt au-dessus de leur appartement.
– Nous sommes ici. Nous devons nous rendre à cet endroit. J’ai pensé créer un itinéraire de la sorte, expliqua-t-elle alors que son doigt faisait un grand détour par la rue Saint-Hubert, afin que vous puissiez découvrir votre palpitant nouvel univers. Cela vous pose-t-il un problème quelconque?
– Pas le moins du monde.
– Parfait! Si vous avez besoin de passer par la salle de bain, c’est maintenant ou jamais. Qui sait quand nous reviendrons de cette expédition.
– Euh… je peux voir votre diplôme de guide avant qu’on parte?
– On n’a pas besoin de diplôme dans la vie, tu le sais aussi bien que moi, lança-t-elle en retirant son chapeau.
Megan, qui détestait les études, les livres et tout ce qui s’en rapprochait, avait quitté l’école à dix-sept ans, quelques mois avant l’obtention de son diplôme secondaire. À cette époque, la fête avait eu bien plus d’importance que l’avenir. Elle avait commencé à travailler dans les bars en se disant qu’elle retournerait aux études lorsque la phase festive de sa jeunesse serait terminée. À vingt-six ans, elle se sentait en pleine effervescence et gagnait assez d’argent avec ses pourboires comme barmaid pour se permettre une vie confortable qui lui offrait une quantité outrageuse de vêtements et un ou deux voyages par année. La phase festive n’était pas terminée et le retour aux études n’était pas pour demain.
Ils longèrent les boutiques sous le toit de la Plaza Saint-Hubert, puis parcoururent quelques rues, Megan lui indiquant ici le dépanneur, là-bas le métro, un peu plus loin l’hôpital. Le coin était charmant et, effectivement, près de toutes commodités.
Les pas de Megan s’arrêtèrent en arrivant devant un petit restaurant asiatique de la rue Jean-Talon.
– Tu m’as dit que t’aimais l’asiatique. Ils ont la meilleur Pho en ville, ici.
Il ne se fit pas prier pour s’arrêter. L’odeur de la cuisine franchissant la porte pour venir parfumer l’air était irrésistible. La dernière fois qu’il avait pris un repas convenable datait de la veille. Affamé.

Alors que le décalage horaire avait finalement rattrapé Alexis après ce festin, Megan semblait avoir retrouvé un nouveau regain d’énergie et lui proposa de sortir prendre un verre au bar où elle travaillait, visiblement excitée à l’idée de lui présenter son univers. Il déclina l’invitation. Avec une telle fatigue, il ne souhaitait qu’une chose, s’étendre dans un lit moelleux au milieu de cette chambre aux rideaux si épais.
– Dommage. Dans ce cas, je te raccompagne à l’appartement et j’irai faire un tour seule. J’ai envie de sortir. Je travaille demain soir, tu viendras avec moi si tu veux.
– Volontiers.
L’ayant raccompagné devant l’immeuble, elle lui remit un trousseau de clés.
– C’est l’appartement 102, premier étage à gauche. Cette clé-là, c’est la porte avant, celle-là est pour la porte arrière et la grise, c’est pour la porte de l’immeuble. Tu vas pouvoir t’y retrouver devant cette quantité phénoménale de difficultés?
– Si jamais je me perds, je t’appelle sur ton portable. C’est bon?
Elle acquiesça en riant, puis s’éloigna en direction du métro. En poussant la porte de l’appartement, il se sentit aussitôt soulagé. Megan était drôle et agréable, mais elle débordait d’une énergie qui ne s’arrêtait pas une seconde. Il n’était pas mécontent de se retrouver seul pour le reste de la soirée. Malgré la tentation du lit moelleux, il devait d’abord prendre sa douche, mais avant tout, il devait téléphoner à sa mère. Peu importait qu’il fut vingt-deux heures au Québec et donc, quatre heures du matin en Suisse. Sa mère, qui le couvait de nouveau depuis un an, ne serait rassurée que lorsqu’elle entendrait sa voix.
– T’oublies pas tes médicaments? fut la première chose qu’elle lui demanda et il n’était vraiment pas surpris.
– Oui, évidemment, comme tous les jours depuis les vingt dernières années. Ça ne risque pas de changer avec le décalage horaire.
– Tu sais ce que je veux dire. Tu sors de ta routine, les repères sont différents. Assure-toi d’en établir une rapidement. Tu te sens pas trop stressé? Ton amie t’a bien accueillie?
Caroline avait été tellement terrifiée par la crise qu’il avait subi un an auparavant qu’elle redoutait tout élément pouvant en déclencher une nouvelle. Cela lui causait une anxiété qui étouffait son fils et qui était, en partie, l’une des causes de son exil.
– Je ressens aucun stress et oui, elle m’a bien accueillie. Elle a beaucoup d’énergie. Je suis fatigué d’avance.
– C’est très gentil à elle de te faire confiance et de t’accueillir comme ça. Tu pourrais être n’importe qui. Sois reconnaissant.
– Je suis reconnaissant. Fatigué, mais reconnaissant.
– Oui, tu dois être épuisé par le décalage horaire. Moi aussi, je vais aller dormir. J’attendais ton appel.
– Maman, arrête de t’inquiéter. Tout va très bien ici. Pense aussi à toi. Le stress, c’est mauvais pour ta santé à toi aussi.
– C’est à la mère de s’inquiéter, pas au fils. En tout cas, je suis sûr que ton père est fier de toi de partir à l’aventure comme ça.
– Oui, fit-il après un moment de silence.
Après son appel, il se dirigea vers la salle de bain avec son trousseau de toilette. En ouvrant les portes du meuble encastré, il découvrit que deux tablettes avaient été débarrassées de tout objet. Il en conclut que cette attention était à son égard et vida son trousseau pour les remplir. Pour terminer, il déposa ses médicaments au bout d’une tablette, près de son rasoir. Pas besoin de l’annoncer à tous les visiteurs de la salle de bain non plus.
Sa première douche en terre canadienne, comme il se plut à la nommer, fut rafraîchissante et reposante. Il se sentait bien et apaisé. Pour l’instant, tout fonctionnait à merveille. Le voyage s’était fait sans encombre et sa colocataire était des plus sympathiques. Il sentait qu’il était tombé entre de bonnes mains pour sa réintégration au pays. Son nouveau logis était petit, mais très convenable et, grâce à ses économies, il pouvait passer les premiers mois ici sans se préoccuper de se trouver un travail. Il pouvait prendre le temps de faire le tour de tous les restaurants ciblés dans ses recherches outre-mer et partir à la recherche de tous ceux qu’il n’avait pas encore découverts. De nature optimiste, il ne ressentait aucune anxiété, sachant qu’une place lui serait admise au moment opportun, dès qu’il trouverait celle qui lui était destinée. C’était un homme qui avait la foi du destin.